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 4 IEME JOURNEE FESTIVE DE NETTOYAGE A LA CITE BASSENS LE 11 JUIN 2010 A 11H00

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lettre ouverte  

(Schéhérazade Ben Messaoud / Co - Fondatrice de made)

Le PROJET de Made a démarré grâce à vous, les gens de Bassens. Au début, ça c’est passé dans la rue. Vous me voyiez aller dans les différentes associations de la ville, participer à des actions sociales et culturelles, et vous m’avez interpellée… C’était tout le temps, « Ho, Schéra, y’a rien pour Bassens ? ». A l’arrêt de bus, au dernier mariage, devant la poubelle… « Et pour nous, y’a rien ? ». Vous et moi, on voyait bien que dans les autres quartiers les femmes faisaient des sorties, avaient des activités, que les associations venaient faire des propositions… Alors pourquoi pas chez nous ? Vous veniez me dire : « Si l’on faisait une sortie en Italie ? », mais aussi « mon fils est en prison », ou alors « l’assistante sociale à téléphoné …». Oui. Je crois que ça a commencé comme ça. À partir de là, ça c’est fait tout simplement… Avec ma sœur Rania, on a décidé, un jour de monter l’association. J’ai rencontré les institutions et les gens avec lesquels j’avais déjà travaillé ou été en contact et on a monté un groupe de femmes. On a essayé de faire une association qui puisse à la fois se poser comme l’interlocuteur des pouvoirs publics, mais aussi mobiliser les habitants et surtout créer un espace d’échange et de citoyenneté. L’échange, il y était… « Schéra, mon fils… », « Schéra, ma fille… », « Hé ! Y’a rien pour les petits, tu fais du théâtre, et nous c'est possible pour nous !… ». C’était parti, en août 98, on a déposé les statuts de l'asso. 

Mais ce projet, il est aussi lié à mon histoire, il dérive de mon enfance et de ma révolte. Ce quartier, vous ne pouvez pas savoir à quel point je le détestais. Je haïssais ces murs, je haïssais cette clôture qui m’empêchait d’aller voir ailleurs.

J’aurais voulu dire à mes parents «venez, on déménage ». Parce que ceux d’entre nous qui quittaient Bassens changeaient, dénouaient la corde, s’extirpaient du lien qui les tenait à cette vie, à cette loi du quartier, à notre regard, à notre parole.

Vous le savez bien, à Bassens, il fallait toujours faire attention. Faire attention que la maison soit propre, parce que sinon, toi, le voisin, tu aurais jugé, et condamné. Mais toi-même, comme nous tous, il fallait que tu fasses attention : à ce que tu dis, à ce que tu penses, à ce que tu fais, à ce que tu vois. Et surtout nous, les filles. Nous devions faire attention aux femmes, aux hommes, aux parents, aux frères, aux frères de l’autre, aux voisins…

 Je ne pouvais pas franchir cette frontière, cette clôture du quartier, j’étais, comme vous, prisonnière de cette mentalité. Alors j’ai commencé à voyager dans ma tête. J’allais au bord de la route et je m’asseyais là pendant des heures. Sur cette route, il y avait beaucoup de voitures qui passaient. Je regardais les immatriculations et chaque fois que je voyais que ce n’était pas un 13, c’est idiot, mais je me sentais heureuse. C’était une ouverture, un espoir. La preuve d’un ailleurs.

Puis j’ai grandi et je n’ai pas pu rester ici, à regarder les voitures . Les habitants et moi, on était pareil. Nous étions là, à attendre, à rêver, tournés vers l’extérieur. Nous recherchions la même chose, mais étant une fille, j’étais sur leur terrain, et ça, c’était interdit. En devenant une femme, je me suis senti traquée, et j’ai eu la haine. Petit à petit, j’ai fui le quartier. J’ai commencé à aller chez les amies d’école… Au Platane, à la Séminane… Là j’ai découvert un nouvel univers… j’ai vu des vraies maisons, des quartiers propres, des vrais jardins, des vraies chambres, des vraies cités… J’allais aux Castellas, aux Castors de Servière, à la Maurellette, aux Micocouliers – la cité était propre à l’époque. Dans tous ces quartiers, personne ne me connaissait et c’était la liberté. J’y allais en cachette de vous tous.  À dix ans, à onze ans, à treize ans, à quinze ans, je voulais partir de ce quartier.

MA vie. Tout le beau de Marseille ! Jusqu’alors je ne connaissais que les quartiers nord je trouvais ça beau, alors imaginez les quartiers sud ! , je profitais. Ces endroits, ces moments, je les ai vécus jusqu’au bout. J’allais partout, je regardais, j’admirais. Ces moments là, ça a été des moments de bonheur.   À l’extérieur du quartier, dehors, on rencontrait des gens qui eux voulaient rentrer, connaître Bassens… Des artistes, des gens curieux, des travailleurs sociaux qui voulaient venir mener des actions culturelles et sociales dans cette cité. On a été leur relais. On a ouvert un local. Certains d’entre-vous y ont trouvé des réponses. Certains ont apprécié. Certains ont critiqué. Et finalement le local a fermé. Mais moi je suis restée. Parce que… « Schéra, tu nous fais ça », « Schéra on veut faire ça », « Schéra, on a besoin de ça ».

Aujourd’hui, j’ai toujours le projet de développer l’association, de remettre les locaux en état et de planter les piliers pour faire en sorte que Made soit repris par trois ou quatre personnes du quartier. Mais aussi, j’aimerais laisser une trace : un livre. Votre histoire, la mienne, celle du quartier. L’histoire de tout Marseille finalement… Vous qui m’avez connue, qui m’avez vue, vous que j’ai fuis, que j’ai retrouvés, vous à qui je suis attachée, j’ai voulu un peu vous raconter mon chemin. Je sais que c’est aussi celle de beaucoup d’autres filles, et même de beaucoup de garçons de la cité. Je n’ai pas été la seule à ressentir ces émotions, ces envies, cette haine, cet attachement. Je partage mon passé avec vous.